Le travail de l'oreille

Dans « Portraits d’immeubles », Céline Della Savia invite nos oreilles à se laisser emmener dans un parcours plein de reliefs, de surprises et de poésie. Des informations nous sont données, des témoignages sont entendus, mais tout est mis en scène, orchestré dans une composition où c’est le développement musical, la dimension sensible des choses qui mène la danse.

Il faut revenir un peu à l’histoire de la création sonore des cinquante dernières années pour bien comprendre et situer ce travail. Comment écoutons-nous ? Quelle différence y a-t-il entre écouter de la musique, écouter la parole de quelqu’un ou sursauter au klaxon d’une voiture ?

Dans le cours de la révolution culturelle amenée par la phonographie, l’apparition des magnétophones, la production électronique du son, plusieurs tentatives de conceptualisation des divers modes d’écoute ont été menées. Pierre Schaeffer, chercheur à l’origine de la musique concrète dans les années 1950, formalise dans son Traité des objets musicaux un « Tableau des quatre écoutes » dans lequel ouïr, écouter, entendre et comprendre sont caractérisés de diverses manières.

Alain Savouret, musicien expérimental, propose quant à lui, dans son récent ouvrage Introduction à un solfège de l’audible, de conjecturer une triple écoute : microphonique quand l’oreille est au plus près de la vibration sonore, mésophonique à une distance perceptive moyenne de l’événement, ou macrophonique, quand l’oreille prend du recul, interprète et donne du sens à ce qui lui arrive. Mais aucun classement ne discerne avec précision la frontière qui sépare l’écoute plaisir, je veux dire l’écoute du son pour le plaisir d’entendre comment joue le phénomène sonore lui-même, de l’écoute signifiante, c’est à dire l’écoute du son pour l’information ou le sens qu’il communique. Et cela se comprend facilement, car cette frontière est poreuse, large et souple, fluide et mouvante, et il y a un plaisir du sens, comme il y a un sens au plaisir.

Depuis le phonautographe d’Édouard-Léon Scott de Martinville (1860), les outils de captation, transcription, transformation, production de l’énergie sonore ont connu un développement vertigineux. Aujourd’hui, le musicien, le créateur sonore, le poète, l’artisan, l’amateur ont à leur disposition des outils d’une légèreté et d’une maniabilité sans précédent. Au montage, au mixage, rapprocher des événements sonores de toutes origines, de tous domaines, est devenu facile. Mais comment l’écoute est-elle invitée à cheminer dans ce foisonnement de possibilités ? Yann Paranthoën, créateur radio, l’une des « grandes oreilles » de Radio France, aimait à rappeler qu’en matière de montage audio, 1 + 1 doit faire 3. Il voulait dire que rapprocher deux événements sonores doit permettre à l’oreille de savourer pleinement chacun d’eux, mais doit aussi amener un troisième sens, un troisième niveau de signification, ou une émotion nouvelle.

Quand nous sommes invités à découvrir la création originale d’un artiste sonore, parfois le placement de l’écoute ne va pas de soi, l’œuvre demande qu’on s’accorde, appelle une certaine connivence. Et c’est bien le cas avec la proposition de Céline Della Savia, car cette composition joue avec élégance de ces frontières entre plusieurs manières d’entendre.

L’auteure se met à l’écoute du quotidien, des espaces sonores usuels, de la voix des habitants, à la manière d’un reporter radio, mais elle crée ensuite une œuvre d’art sonore où elle met en jeu les matériaux captés dans une écriture qui sollicite l’imaginaire, convoque la musicalité, éveille l’émotion.

« Îlot T8 H1-I1. Portraits d’immeubles » est une composition à trois voies, imbriquées dans un savant contrepoint. La voie principale est celle de la parole, monophonique, en premier plan, mais celle-ci s’enchevêtre dans des évocations de dialogues, de saynètes du quotidien, plus fugaces, plus vives, comme en arrière-plan. Une troisième voie, purement musicale, composée à partir de mille et un bruits captés dans le paysage sonore des immeubles, ponctue, rythme, souligne l’ensemble. Et c’est en cheminant avec plaisir dans le beau contrepoint tissé par l’auteure entre ces trois plans sonores que nous nous imprégnons, peu à peu, de l’évocation sensible et humaniste de la vie dans ces immeubles.

Prêtons-nous au jeu ! À nous de laisser vagabonder notre écoute en goûtant les différentes saveurs du son. Musique ? Poésie ? Témoignage ? Tout se mêle et s’interpénètre dans cette composition. Et le plaisir de l’auditeur naît justement de ces balancements délicats entre un réalisme proche et un onirisme qui emmène nos oreilles bien haut dans le désir d’entendre.

Jean-Léon Pallandre, artiste sonore, musicien phonographe, janvier 2016

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